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Une interview avec...
Pauline Roland

Douzième Édition

Grand Prix pour Chéri(e), rends-moi mes collants

Quel est votre parcours ?

J’ai eu un bac L option arts plastiques. Ça m'a emmenée vers une prépa à Toulouse pour le concours d’entrée aux Beaux-Arts – tout en ayant envie de me former dans le cinéma d’animation. J’avais été reçue dans plusieurs écoles, j’ai voulu me tourner dans l’école de Poitiers, l’EESI.

 

J’ai passé mon DNAP et mon DNSEP, avec deux films d’animation, pour un public adulte, qui tournait autour d’une thématique qui m’intéressait beaucoup, le sexe et la société. Qui n’a pas vu les seins de ma mère ? était le premier, il est encore visible sur Vimeo, il est sorti en 2010. Et deux après, il y a eu le fameux Chéri(e), rends-moi mes collants, qui avait gagné le Grand Prix du FNCME. Et ensuite, à côté, en parallèle du cinéma d’animation, je postais énormément de dessins liés à l’actu sur les réseaux sociaux, à l’époque c’était surtout Facebook. J’ai commencé à avoir un public qui m’a suivi de plus en plus.

Une fois que je suis partie des Beaux-Arts, j’ai fait des petits boulots à droite à gauche, rien de très passionnant, et en fait j’ai été très rapidement contactée par des éditeurs, dans le milieu de la jeunesse. Mes dessins fixes avaient ce trait un peu rond, un peu cartoon, qui pouvait très bien s’adapter en jeunesse, même si mes dessins étaient encore pour un public adulte.

 

J’ai eu deux éditeurs qui m’ont approché quasi le même mois : les éditions Delcourt et les éditions Jungle, pour deux projets différents : un projet chez Delcourt, démarré en 2015, une série qui s’appelle Lila, j’avais dit oui parce que j’étais frileuse à l’idée de me lancer dans la jeunesse, et ça se rattachait à ce que j’avais fait avant. C’était une série faite pour les pré-ados, qui parle de l’entrée en puberté chez les jeunes filles, de comment le corps change à la puberté, pour un peu dédramatiser certains tabous chez des jeunes filles qui ont un peu de mal à grandir. On en parle avec beaucoup d’humour et de décalage ; aujourd’hui on en est au tome 7, y’en a un par an.

 

Du côté de chez Jungle, j’ai d’abord fait des collabs dans des petits livres, pour faire des illustrations. Puis j’ai commencé à travailler avec des youtubeurs, pour illustrer leurs BDs, des choses comme ça. J’ai aussi pu travailler avec Jean Dujardin sur Brice de Nice à un moment.

Puis j’ai développé chez Jungle une série jeunesse, de type histoire du soir, première lecture, etc. C’est une série assez décalée, qui s’appelle Qui n’aimait pas, et ça donnait des titres comme : le chat qui n’aimait pas les poils, la maîtresse qui n’aimait pas les élèves, etc. C’est une série sur laquelle je suis depuis 2015/2016. Elle commence à être un franc succès, les éditeurs veulent la suite.

Je suis donc actuellement dessinatrice BD illustratrice jeunesse. Je suis dans le milieu de l’édition, les collections ne se sont jamais arrêtées. C’est pour l’instant depuis plusieurs années mon travail, et je me régale.

J’ai malheureusement eu très peu de temps pour continuer le cinéma d’animation. J’ai pas de projets forcément pour l’instant, mais ne serait-ce que pour s’amuser un peu, ça me ferait plaisir d’y retourner, pourquoi pas. Mais il faudrait que je décide d’arrêter mon travail actuel, qui me prend 100% de mon temps. Je serais curieuse d’y retourner, plus pour le plaisir.

Quels souvenirs gardez-vous du festival ?

J’en ai énormément. Je me souviens, j’avais emmené un couple d’amis, qui étaient aux Beaux-Arts avec moi. Mais je ne m’attendais pas du tout à recevoir quelque chose. C’était une très belle salle. Quand j’ai reçu le prix, c’était un grand moment d’émotion. Obtenir un prix, c’est l’une des plus belles récompenses pour son travail. Ça souligne toute l’énergie qu’on a mise dans le projet, c’est un beau cadeau. Ça montre que notre projet est crédible, compréhensible, qu’il a plu à d’autres, qu’il a touché des gens, et des gens en plus pas forcément lambda, qui connaissaient le milieu… Le jury, je me souviens que y’en avait un, Bastien Dubois, c’était un animateur, un réalisateur dont j’adorais le travail, j’étais très fière qu’il soit dans le jury et que le jury m’ait choisie. Pour moi c’était une reconnaissance.

Dans mon école j’avais été le mouton noir. Au moment où je faisais mes films d’animation, l’école avait changé de direction, et avec ça, avait changé de programme, et y’avait plus d’animation dans l’apprentissage, dans les cours. Les jurys qu’on a eus aux Beaux-Arts n’y connaissaient rien, et m’ont mise de côté sur mes projets. J’avais une présentation plutôt simple, pas trop élitiste, et eux ils m’ont énormément dénigrée. Et donc de recevoir un prix, ça m’a permis de dire : voilà, mon travail a plu, et ça veut bien montrer que l’école dans laquelle j’étais, je n’y avais plus ma place, leur vision était étriquée et réduite. L’animation pour eux, on n’était pas des artistes, on n’avait rien compris à l’art. Ça a été des moments difficiles ; mais quand on reçoit un prix, ça fait du bien. Moi j’ai cru en ce projet, et j’ai vu que d’autres personnes y croyaient aussi ; et c’était des personnes qui s’y connaissaient. C’est un bonheur immense. Ça été un peu ma vengeance, de tout ce passé dans mon école aux Beaux-Arts.

À la fin de la cérémonie, beaucoup de monde est venu me parler, y’avait Bastien Dubois qui était là, qui voulait discuter. Y’a des gens qui m’ont tellement tenu la jambe, qu’il a fini par partir et on n’a jamais pu parler. J’ai pas eu le temps de manger non plus. J’avais demandé à un de mes amis, « prends plein de trucs pour que je mange à l’hôtel », j’avais super faim, j’avais fini par manger des radis et des Tucs sur mon lit.

C’est un super souvenir, une sensation incroyable quand on nous appelle à venir sur scène pour chercher son trophée. C’est un moment inoubliable.

C'est quoi le court-métrage, pour vous ?

Le court-métrage, c’est une manière assez efficace de raconter des choses. On comprend de suite, normalement, quand il est bien tissé, où ça va aller. On peut raconter des choses très très fortes en très peu de temps. Ce sont des supports, des moyens de décoller très rapidement. Soit on y planche jusqu’à la fin, soit pas du tout.

Quand on est derrière la caméra, c’est très lent à réaliser, un film d’animation. Un court-métrage, avec peu de moyens, on peut bien s’amuser, on peut se découvrir. Ça permet beaucoup d’expérimenter des choses. On peut s’amuser à diriger… sans que ce soit forcément un boulot énorme, par rapport à un tournage de long-métrage. Du coup pour résumer : efficacité, amusement, partir dans des émotions très rapidement – des émotions poétiques, d’aventure, d’humour…

Y’a des long-métrages qui nous marquent évidemment, qui sont diffusés au cinéma. Mais les courts-métrages, je me souviens, il y en a qui m’ont énormément touchée. On sent que le réalisateur a mis énormément d’énergie dedans, c’est quelque chose qui vit. Ça représente immédiatement l’œil, la patte du réalisateur. On est censé reconnaître de suite le style, par rapport au découpage, au dynamisme.

Ce qui est super, c’est que le court-métrage on peut le faire seul, ou quasiment. Le long-métrage, c’est impossible, il faut beaucoup d’aide. Le court-métrage, y’a bien sûr un minimum d’organisation, mais on peut très bien avoir une caméra tout seul et dire “action” quand on veut.

J’aimais beaucoup faire de la stop motion à un moment, je m’amusais beaucoup avec tout ce qui me passait sous la main : faire le plateau avec du sable, on bouge un peu le sable, photo après photo, pour que y’ait des choses qui se créent dans le sable…

Quels conseils donneriez-vous à un.e jeune réalisateur.trice ?

Il faut être très bien organisé, énormément croire en son projet surtout. Il va y avoir des moments difficiles, on n’a pas toujours envie de s’y mettre. Si on est entièrement motivé par son projet, on n’aura aucune difficulté à bosser dessus. Il faut essayer un maximum de s’amuser, dans le sens : on ressort épuisé de notre journée, mais on est heureux de ce qu’on a fait, on a pris du plaisir à tourner, à animer, à réaliser.

Parfois il faut s’arrêter, prendre un peu de temps, souffler. Moi j’avais une manière de travailler, du style : on y va tous les jours, on est tellement concentrés dedans qu’on n’a pas envie de s’arrêter. Si on n’est pas de base convaincus par ce qu’on va faire, ou si on n’a pas trop d’idée au départ, faut faire attention. Moi j’ai vu des amis qui ont traîné la patte, parce qu’ils croyaient pas en leur projet dès le premier jour.

 

Il faut dès le départ être fière, convaincue de ce qu’on va faire, avoir de l’énergie, et surtout avoir des images précises en tête, un jeu d’acteur précis en tête. J’avais utilisé un comédien pour faire les voix, et j’avais une idée précise de comment je voulais réaliser et je ne voulais pas en démordre. Ces flashs que j’avais en tête, ça m’a aidé à avoir un cheminement, à me constituer mon planning. C’était des petits bonbons quand je savais que tel jour j’allais réaliser cette scène que je voulais faire à tout prix.

C’est fatiguant bien sûr les tournages. Parfois on peut s’énerver. Y’a une deadline souvent, et les deadlines c’est pas très drôle, parfois on n’a pas d’inspiration, ça peut faire stresser, être angoissant. C’est aussi pour ça que faut essayer de se ménager, peut-être couper le week-end, faire autre chose. C’est très énergivore de créer.