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Une interview avec...
Nadège Abadie

Onzième Édition

Prix du Public pour 32 Boulevard Magenta

Quel est votre parcours ?

J’ai un baccalauréat scientifique, je pense que c’est important de le dire, parce qu’après, j’ai fait une classe préparatoire, hypokhâgne et khâgne à Lakanal. On m’a souvent dit « Qu’est-ce que t’as foutu ? », « Pourquoi es-tu passée d’études scientifiques à des études littéraires ? », avec des langues, de la philosophie, des lettres... Ce n’était certainement pas pour préparer Normale Sup, je voulais faire mes humanités. Je savais que je voulais travailler dans l’image depuis mes 16 ans, mais je ne savais pas où précisément : l’image fixe ou l’image animée ? Le bac S, c’était pour avoir des bases techniques, je me disais : après ça, je ferai mes humanités, je me ferai plaisir, je me nourrirai.

En prépa, je ne voulais absolument pas passer le concours de Normale Sup, les 4/20 ne me dérangeaient pas. Ce qui m’intéressait, c’était ce qu’on nous enseignait, c’était passionnant. Ensuite j’ai fait une 3e année de philosophie à l’université Paris 1. Il y avait des grèves au deuxième semestre ce qui m’a permis de potasser et de passer le concours de Louis-Lumière. Au début je voulais le passer en cinéma, mais au moment de m’inscrire j’ai changé d’avis, et je me suis inscrite en photographie. Vraiment au dernier moment.

Aussi, depuis 2007, j’avais pris contact avec le photographe Willy Ronis, il était devenu mon mentor si j’ose dire. Je le voyais régulièrement, il m’a beaucoup appris. Je me souviens aussi que je séchais certains cours en khâgne pour aller en auditrice libre écouter les cours de Michel Frizot à l’école du Louvre. Ma pratique photographique émergeait doucement. Je faisais aussi partie du Caméra Club Orsay Faculté, qui existe depuis 50 ans. On faisait de la pratique, et des exercices plus théoriques.

Jamais je me suis dit « Je veux faire des films. » En revanche, la photographie m’intéressait beaucoup. Ça m’apparaissait moins lourd, moins hiérarchique, plus libre en quelque sorte. Je suis donc rentrée à Louis Lumière en 2009, j’ai fait mes trois années qui étaient merveilleuses, tant d’un point de vue des enseignements, des professeurs que de mes camarades de promotion.

 

Un de mes travaux de fin d’études, ça a été un court-métrage, 32 Boulevard de Magenta. C’est un film de 5 minutes 43. Trois quarts d’images fixes, un montage sonore méticuleux que j’ai fait toute seule et un peu de vidéo. C’était un portrait. C’est le film le plus sélectionné en festival de l’histoire de Louis-Lumière avec Guillaume le désespéré de Bérenger Thouin qui était dans la même promotion que moi, mais en section cinéma. Ça a été irréel qu’en sortant de Louis-Lumière en 2012, mon film ait cette visibilité. Je n’avais aucune velléité à faire du cinéma, mais je trouvais génial que ce film soit vu dans tous ces festivals, en national et à l’international : Clermont-Ferrand, le Prix Europa à Berlin, le Festival Molodist à Kiev… Ça m’a fait rencontrer beaucoup de productions. Et en même temps je commençais ma carrière de photographe, avec des projets personnels, des commandes pour la presse, mes résidences, etc.

J’ai choisi de travailler avec De Films en Aiguilles pour mon premier long-métrage documentaire, Le point de rosée, réalisé en 2017 et coproduit par France Télévisions. Mon travail de photographe a toujours été un travail préparatoire à mes films. Initialement, ce premier long-métrage était un projet photographique que j’avais entamé en 2014 dans le cadre de la mission photographique La France vue d’ici menée par Mediapart et ImageSingulières.

Pour mon second film, j’ai rencontré Céline Loiseau de TS Productions et Alice Bloch de Marianne Productions, qui produisent ce prochain long-métrage, qui est aussi l’aboutissement d’un autre projet photographique. J’avais commencé un travail photographique en 2017 sur les femmes nées au début du XXe siècle. Je m’entretenais avec ces femmes pendant de nombreuses heures, j’enregistrais nos discussions, j’en ai rencontrées plus de 200. J’accorde une importance particulière à la parole de ceux que je photographie et donc que je filme. Ce travail a abouti à un livre avec beaucoup de mots et quelques photos ! Il sort le 11 mai 2022, chez Flammarion. Il s’intitule Tout ce que je leur dois. Et maintenant je m’appuie sur ce travail pour en faire un film. Je ne suis jamais que photographe, c’est pour ça que je suis arrivée au cinéma documentaire. Désormais, j’ai une 3e corde à mon arc, je suis auteure.

Quels souvenirs gardez-vous du festival ?

C’était dans un amphi que se déroulaient les projections. Moi j’adore être dans la salle quand on projette mes films, j’ai l’impression à la fois d’être dans la salle et dans l’écran, parce que je connais mes films par cœur. J’adore entendre le public, que ce soit quand il grogne ou quand il rigole.

 

32 Boulevard de Magenta, ça fait rire les gens. Je m’attendais à avoir un public assez jeune ; mais je me souviens très bien que y’avait un vieux monsieur qui avait rigolé à une vanne que dit Katya dans le film, que nous - les plus jeunes - nous n’avions pas compris. Elle dit « Y’a des cas dans la vie, des caudillos ! », c’était un jeu de mots faisant référence aux dictateurs souvent utilisé pour Franco, même moi j’étais passée à côté... Et ce vieux monsieur avait rigolé comme un fou, c’est comme ça que nous avions eu l’explication de ce jeu de mots.

Je me souviens aussi des autres films, en particulier d’un. J’étais en compétition avec un film de Jonathan Ricquebourg, Les corps impatients. Je l’avais trouvé tendre et drôle, triste et sombre à la fois. Et finalement Jonathan est devenu mon chef opérateur. On tourne ensemble, entre autres.

Je me souviens qu’après les projections : c’était un moment très convivial, ce genre de moments m’a donné envie de poursuivre dans cette voie-là. Ce que je trouve fort et engageant dans les projections de films en salles et en festivals, c’est que la rencontre du public se fait plus aisément que lors d’une exposition photographique par exemple.

J’aime bien être un électron libre, naviguer du monde de la photographie à celui du cinéma.

C'est quoi le court-métrage, pour vous ?

C’est une forme plus libre que le long-métrage. Il y a un peu moins d’enjeux, donc je trouve que la liberté se ressent dans la manière dont on envisage de le fabriquer, et dont on le fait. En plus je ne fais que du documentaire, je connais pas grand-chose à la fiction. Le côté démiurge de la fiction, ça me dépasse.

Ce que j’aime dans le court-métrage documentaire c’est la contrainte, la création à partir de celle-ci, de faire avec le réel. C’est à la fois très contraint, pressurisé et très créatif, libre. Et j’aime bien aussi les formes un peu courtes. 1h20, 1h30 c’est l’idéal pour un long-métrage ; dans 2h, 3h de film il y a souvent des ventres mous.

Faire du court-métrage documentaire, c’est être contraint, de fait on est très créateur, très prolifique, plus libre. Parce que y’a pas de sous non plus. Le documentaire c’est le parent pauvre du cinéma.

Quels conseils donneriez-vous à un.e jeune réalisateur.trice ?

De la patience. De la persévérance. De l’endurance. Et de l’audace. Je pense que c’est un bon cocktail. Moi je suis quelqu’un d’extrêmement impatiente. Quand je vois qu’il faut mettre 4, 5… 6 ans pour faire un film, il faut vraiment que ça soit une nécessité de le faire. Sinon ça décroche à un moment donné ou à un autre. C’est pour ça que je continue mon travail de photographe, y’a un côté instantané, c’est dans le journal le lendemain. Ça a aussi ses défauts, ça s’oublie vite. Alors c’est pour ça que j’ai écrit un livre, c’est encore une autre temporalité. J’ajouterai à ce cocktail doux-amer une dernière chose : l’humilité. Faut pas se prendre au sérieux ! Toutes les épreuves, professionnelles et personnelles, te sédimentent, t’enrichissent. C’est important de vivre, d’écouter, de regarder pour avoir des choses à raconter et prendre ainsi la parole.

Une dernière chose qui s’adresse plus particulièrement aux femmes. J’avais peur qu’avoir un enfant ça me freine, que ça m’empêche, que ça m’arrête dans mon élan. Évidemment, enceinte je n’ai pas eu le même rythme mais je n’ai jamais vraiment cessé de travailler. Et ensuite, avoir eu ma fille, ça m’a fait infuser, avancer sur d’autres versants, ça m’a fait voir de nouvelles choses, je travaille différemment, mieux je dirais, et ça ne m’a rien enlevé. Bien au contraire.