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Une interview avec...
Fabien Gorgeart

Première Édition

Prix du public pour Pyrame et Thisbé

Quel est votre parcours ?

Je ne viens pas du tout d’une famille où le cinéma avait une place. Mais très jeune, j’en ai eu envie. J’ai rencontré le théâtre au lycée, un atelier théâtre, l’option théâtre au bac. C’était un pont avec mon amour du cinéma, je m’y suis complètement épanoui. Puis au sortir du lycée, il a fallu que je me débrouille vite, que je gagne ma vie.

J’ai fait une fac ciné à Censier. Je n’avais pas de projets à ce moment-là de comment j’allais vivre du cinéma. Je suis peu allé à la fac, mais suffisamment pour nourrir le fait que le cinéma pouvait être une pensée aussi, un outil de réflexion, et pas que le fantasme de la fabrication. Ça, ça a été super important pour moi. Un prof essentiel pour moi : Stéphane Goudet. J’ai rencontré le cinéma sous forme d’objet d’études, ça n’a fait qu’augmenter ma passion, nourrir ma cinéphilie. Elle a explosé à ce moment-là.

J’ai tout un parcours de vie qui m’a obligé à gagner ma vie, être dans le théâtre, le théâtre de marionnettes, pour un jeune public, être dans des structures – pas dans le cinéma. Vers la fin, j’ai quand même fait un court-métrage. Je prenais ma caméra tout seul, c’était un film en hommage aux burlesques, Chaplin, Tatie, tout ça. J’ai fait en amateur Pyrame et Thisbé, et c’est avec ce film que je me suis inscrit au FNCME.

J’étais retourné à Censier avec l’idée de reprendre les études, passer la Femis. J’ai suivi un peu plus de cours, mais je me suis retrouvé dans la même situation : ça a été compliqué de suivre un parcours scolaire normal, finalement j’ai jamais tenté le concours. En revanche, j’ai rencontré plein de gens animés des mêmes intentions que moi : c’est là que j’ai fait Pyrame et Thisbé. Et au FNMCE, j’ai reçu le prix du public, le premier encouragement dans ma vie.

Le fait que je vivote dans le théâtre, que je m’autorise à faire un court, qu’on m’encourage à continuer : tout ça a fait que j’ai pris une grande décision, j’ai tout arrêté, j’ai pris un boulot alimentaire, j’ai travaillé dans un cinéma, et j’ai commencé à prendre du temps pour moi pour écrire. J’ai fini par monter ma maison de production, avec laquelle j’ai monté mon premier court-métrage professionnel, Comme un chat dans une église, en 2006. Il a eu un joli parcours de court-métrage : le « Prix France 2 » à Cannes. Ça m’a permis un truc très simple : j’ai pu rencontrer des producteurs. J’ai moi-même porté mes projets auprès des commissions, etc. J’ai rencontré les producteurs qui sont toujours mes producteurs aujourd’hui, pour tous les courts-métrages que j’ai faits derrière ainsi que mes deux longs-métrages.

Une fois le premier court-métrage fait, j’ai suivi un parcours de chanceux plus classique, tu fais un film, il est bien financé, il marche bien en festival. Mon film d’après était très raté, puis j’en ai fait un autre qui a bien marché. J’ai développé des projets de long-métrage, y’en a un où j’ai pu me dire « ça c’est bon, ça va jusqu’au bout » : Diane a les épaules. Finalement, une idée me restait en tête, une histoire perso, la première que j’ai eu envie de raconter : La vraie famille.

 

Quels souvenirs gardez-vous du festival ?

C’est mon premier plus beau souvenir de ma carrière. C’était le premier court que je faisais, j’avais appuyé sur le bouton de la caméra, j’avais joué devant. Y’a pas plus amateur que ça. Mais j’avais compris quelque chose : si t’es pas équipé, ne mise pas sur le son. Donc c’était un film muet, avec un travail de musique par-dessus. J’ai pas fait d’enregistrement. Je pensais déjà qu’il faut toujours être toujours cohérent par rapport aux outils qu’on a, être cohérent économiquement. J’avais fait ma proposition artistique, elle a été retenue par le public, je me souviens très bien, j’étais dans la salle avec tout le monde, j’ai eu une joie immense. La salle était pleine, c’était dans un amphi.

Être réalisateur, c’est toujours mettre la charrue avant les bœufs : tu te dis, je vais faire du cinéma, je veux raconter une histoire, et tu ne le fais pas, pas encore. Faut avoir un niveau de croyance en soi important, donc t’as besoin que cet ego soit nourri : un prix dans un festival c’est ça, ça fait du bien.

 

C’est quoi le court-métrage, pour vous ?

Quand tu fais un film, tu fais un film. Le sentiment d’apprentissage vient après-coup. Le court-métrage, je l’ai pris comme l’endroit possible pour moi de faire du cinéma : à l’échelle du court-métrage, tout est plus accessible. J’ai jamais senti que je faisais semblant de faire des longs : je me suis toujours adapté à l’échelle de ce que je faisais. Le court-métrage, c’est une histoire courte, je faisais en sorte de raconter des histoires courtes.

 

Est-ce que vous imaginez revenir dans le court-métrage à l’avenir ?

Je pense que j’en ferai un s’il se présente à moi. J’irai pas le chercher. Ma manière de penser le cinéma, elle part du travail sur les personnages. Je suis pas d’abord un formaliste : mais c’est vrai que y’a un truc que j’adore, c’est une phrase de Godard, qui dit : « un court-métrage, c’est filmer un sentiment, un long-métrage, c’est l’expliquer ». J’aime cette distinction. J’ai envie d'expliquer les sentiments maintenant.

Le court-métrage, ça permet aussi de se laver la tête. Mais je le fais déjà avec le théâtre, le théâtre me lave du cinéma. Se sentir propre, et pas plein de ce que tu crois savoir déjà.

 

Quels conseils donneriez-vous à un.e jeune réalisateur.trice ?

J’en donnerai un : essayer de considérer qu’un film est autant à toi qu’à ton producteur. Ça aide – dans le choix du travail que tu vas faire avec un producteur. Il faut de l’harmonie et un accord avec le producteur, le film lui appartient autant qu’à toi. Je pense que beaucoup de réalisateurs ont grandi avec l’idée qu’ils étaient seuls maîtres à bord. Je vois beaucoup de réalisateurs qui se perdent parce qu’ils pensent que y’a que leur art qui prime sur tout. Certes, mais ça nourrit un film, qui appartient aussi au producteur.

Les conseils artistiques, ça appartient à chacun. Mais on peut se rejoindre sur le fait que le cinéma, c’est une équation économique à laquelle il faut savoir répondre. Je me suis retrouvé à prendre ça en compte dès mon premier court-métrage.